La petite enfant, divine ou démone, âgée d’un mois, était capable de marcher et, ce faisant, sa longue chevelure bouclée touchait la terre. Pour l’instant, elle ne disait rien. Elle était plus Eshva que Vazdru en cette saison, parlant et interrogeant du regard. Au soleil, elle devenait blanche sous sa pâleur translucide, s’enroulait dans ses tresses comme dans une robe et semblait parfois pleurer... sans larmes. Il était manifeste que seuls les gènes que Dunizel lui avait légués, la vertu protectrice de la comète solaire, l’empêchaient d’être gravement blessée. Elle n’aimait pas le soleil et abhorrait le midi, mais elle n’était pas abattue.
Elle n’avait rien de la mollesse ni des rondeurs des bébés. Elle ressemblait déjà à une toute petite enfant de deux ans.
La mère et la fille disposaient désormais de bien peu d’intimité. La seule intimité véritable dont elles avaient pu profiter s’était située à l’époque où l’enfant se trouvait encore dans son sein. Toutefois, dans le luxueux appartement improvisé de Dunizel, elles avaient parfois le temps de rester seules et Dunizel racontait encore des histoires ou se livrait avec la petite à d’étranges jeux muets en utilisant des perles de couleur ou les formes des rideaux. De temps à autre, lorsque le ciel était couvert, elles montaient sur le toit du temple, un secteur niché entre deux parapets dorés. Là, dans cette alcôve dorée, le ciel bouché du désert hivernal les dominant, l’enfant pouvait courir en tous sens, jouer comme un chaton avec une balle de soie sous le regard de sa mère. À la différence du soleil, l’or ne semblait pas gêner la fille du Démon. Une fois ou deux, d’ailleurs, elle disparaissait comme par enchantement dans les interstices de la maçonnerie plaquée de métal. Dunizel lui permettait de s’absenter longtemps et finissait par l’appeler en lançant le nom qu’elle lui avait donné : Soveh. C’était peut-être une coïncidence, ou un souvenir inconscient de sa genèse, puisque Dunizel avait également reçu ce nom, jadis. Assurément, Ajrarn ne lui avait pas révélé ce détail. Il n’avait pas manifesté son désir d’imposer le moindre nom à l’enfant, à laquelle il n’accordait guère d’attention et qu’il semblait détester.
Ni la mère ni la fille n’étaient à proprement parler humaines. Leurs pensées ou le lien qui les unissait n’étaient pas faciles à déterminer. Il semble donc que Dunizel, dans sa détermination à ne pas lâcher prise, exprimait une réaction maternelle fondamentale. L’enfant, par ses singeries, manifestait, quant à elle, sa fidélité, elle aussi fondamentale. Pourtant, le parfait lien prénatal avait disparu. L’enfant était née, avait bu le sang Eshva et donné la preuve de ses qualités démoniaques. Elle était bien la fille d’Ajrarn, malgré l’indifférence de celui-ci.
Ce jour-là, l’orage menaçait, le soleil était timide, mais la force des vents n’avait pu pénétrer dans Bhelsheved. L’enfant dansait, séduisante et folle, dans l’alcôve dorée sur le toit du temple. Dunizel était allongée tout près. L’on ne pouvait qu’observer un silence intense devant la profondeur de la beauté de son visage. Elle devait penser à Ajrarn, à leur séparation, à ses constantes tentatives de séduction pour briser sa détermination. Il y avait cinq nuits qu’elle ne l’avait vu. Sachant qu’il lui suffisait de lancer son nom dans les ténèbres pour le voir apparaître à son côté, elle savait également que cet appel équivalait à accepter son désir de ne considérer leur fille que comme un simple outil de sa vilenie. Il est concevable que Dunizel eût envisagé cette conséquence : une minuscule silhouette assise sur le trône brillant bien trop grand pour elle, des éclairs homicides jaillissant de ses poings.
— Je la rendrai plus redoutable que les dragons, avait-il dit.
Non, Dunizel n’abandonnerait pas cette enfant qui était aussi la sienne, oui, la sienne, à un tel sort. Elle ne pouvait l’appeler.
Elle examina l’argent et les pierres précieuses qui l’ornaient, ses présents, enveloppés de sorts protecteurs. Elle ne portait rien de doré. Peut-être songeait-elle à la ville démoniaque. Tous les soirs, le soleil sombrait dans les limbes sous le monde, mais elle, enfant de la comète, pourrait-elle supporter le pays souterrain sans soleil ?
Bhelsheved était dans un silence inaccoutumé, mais la quiétude ne régnait point. Dunizel avait dû également remarquer cela. Elle avait pu en déduire qu’elle et sa fille étaient à la source d’un second orage qui se préparait sous le ciel. Si tel était le cas, ou si Ajrarn l’avait mise en garde, cela n’avait pu la dissuader de demeurer.
A midi, sous le ciel de plomb, la petite Soveh vint s’asseoir près de Dunizel et haussa les yeux sur son visage. Soveh leva les mains et saisit les cheveux platine de Dunizel. Il n’y avait nulle maladresse dans ce geste. Soveh était délicate, ses mouvements possédaient une coordination dépassant largement celle de son âge. Dunizel se pencha un peu pour faciliter son exploration. Elle parlait rarement à l’enfant, respectant, sauf quand elle racontait des histoires, l’élément Eshva de Soveh qui n’avait pas encore pénétré sa voix. Car il ne fait aucun doute qu’une petite enfant comme elle aurait pu parler quelques heures après sa naissance, si elle en avait décidé ainsi.
Une porte s’ouvrit sur le toit et des hommes apparurent à l’autre bout de l’alcôve dorée. C’étaient les commis importants d’une hiérarchie nouvelle... qui avait pris en main la direction des affaires du temple lorsque les Serviteurs du Ciel avaient faibli. Toutefois, ils avaient amené avec eux un prêtre et une prêtresse, les yeux apeurés, maigres comme des clous du fait de leur anorexie spirituelle.
— Dunizel, Femme élue entre les Femmes, déclara l’un des commis, une controverse s’est élevée. Des accusations ont été lancées. Une femme est sortie du désert, son savoir et son pouvoir religieux sont grands, et elle nous a morigénés pour nos fausses croyances. Malgré sa colère, elle a été fortement louée pour la clarté de ses arguments. Or elle s’est évaporée. Nous sommes inquiets et te demandons de venir au temple où les plus capables d’entre nous solliciteront de toi des réponses sur un certain nombre de points.
Dunizel se leva et prit l’enfant avec elle. Tout comme dans son village, à Bhelsheved elle n’avait jamais répondu par la négative à une demande justifiée.
Elle descendit avec eux à l’intérieur du temple et l’escorte garda ses distances en évitant les yeux inquiétants et bien stables de l’enfant.
Plus de deux cents hommes se trouvaient au rez-de-chaussée pour interroger la femme qui pouvait être la mère d’une déesse ou, plus probablement, la catin des démons... Le doute s’était à ce point affirmé, semence de l’aloès.
Elle avait déjà été questionnée, longtemps auparavant, dans l’antique donjon, avant de devenir prêtresse, avant de pénétrer à Bhelsheved. Elle ne paraissait pas différente aujourd’hui, hormis l’enfant sur ses genoux.
Le visage de l’enfant n’avait rien d’enfantin. Elle observait, elle semblait écouter. Elle ne s’agitait pas.
Le premier prit la parole :
— Dunizel, Femme élue entre les Femmes. Le dieu qui a engendré ton enfant ne vient te voir que la nuit, et en secret. Est-ce exact ?
— Oui. Mais si vous le savez, pourquoi me le demander ?
Le deuxième :
— Ces apparitions commencent à nous troubler, vierge sacrée. Car s’il ne vient que la nuit, serait-ce parce qu’il est une créature des ténèbres ?
— Oui. Se pourrait-il que vous ne vous en soyez pas rendu compte ?
— Mais les ténèbres, vierge sacrée, sont synonymes des choses ténébreuses. Des actes hideux et des maux cachés.
Dunizel ne répondit pas.
Il était difficile, après tout, de crier à voix haute ce que l’on avait chuchoté.
Mais un troisième parla :
— Un personnage est venu naguère parmi nous, la nuit uniquement, pour apporter des pensées troubles, la bassesse, la traîtrise et le meurtre. Si ton amant est un dieu, Dunizel, quelle est sa nature en dehors de celle de la nuit et d’une ombre trompeuse ?
Dunizel resta encore coite.
— Il faut que tu répondes !
Ils criaient l’un après l’autre.
L’enfant les regarda, et Dunizel aussi ; leurs yeux étaient bleus comme des lacs ou des cieux turquoise ; elles attendirent que cessent leurs cris.
Mais :
— Ton mutisme ne te protégera point, finit par affirmer un autre homme. En l’occurrence, ton silence implique la culpabilité.
— Informez-la, s’écria quelqu’un, de la nature présumée de sa culpabilité.
— Eh bien, d’avoir forniqué avec des démons. D’avoir accouché d’une entité perverse. D’avoir prétendu que ses actes étaient sacrés et sains, alors qu’ils offensaient les cieux.
— Je n’ai rien prétendu, leur dit-elle. Vous avez déclaré que mon amant était un dieu, vous m’avez dit quelle était l’essence de mon enfant. Vous, et non pas moi.
Elle était terriblement calme. Elle ne les accusait de rien. Leurs accusations glissaient sur elle comme l’eau qui coule sur le verre. Bien qu’elle eût su que ce jour, cette heure, devait venir, avec ses périls, elle n’avait pu renoncer à son destin et elle n’allait point le faire maintenant. Il n’était en elle nulle ruse, nulle astuce, car elle n’avait pas l’usage de ce genre de stratagèmes, et peut-être n’auraient-ils pu la sauver en cet instant.
— Dis-nous donc, lui dirent-ils, une multitude de voix qui moururent et firent la place à une seule voix, ou deux, qui étaient leur voix collective. Dis-nous le titre et le nom de ton époux hors de ce monde.
Elle aurait pu esquiver leurs questions de maintes manières. Pour cela, elle était suffisamment sage, elle était froide et calme. Pourtant, oui, pourtant, comment pouvait-elle nier son nom ? Il leur suffisait de l’interroger, ce qu’ils n’avaient jamais fait auparavant, pour apprendre la vérité.
— C’est un Seigneur des Ténèbres, leur dit-elle gravement. Son nom est Ajrarn.
Il s’ensuivit une terrible absence de son.
Mais, au bout d’un long, d’un très long moment, une dernière voix s’éleva, qui monta en tremblant vers elle :
— Peux-tu être à ce point venimeuse et condamnable ? N’abhorres-tu point cette créature avec qui tu t’es accouplée pour faire honte à toute l’humanité ?
Elle aurait également pu répondre à cela de plus d’une manière. Elle aurait pu réciter la litanie de l’amour, elle aurait pu se faire fière, ou tragique, ou douter de soi, peut-être, le visage de sa propre race tourné absolument contre elle. Il était également midi, loin de la nuit. Il ne pouvait absolument pas la rejoindre. Elle aurait pu implorer leur pitié. Mais Dunizel ne fit rien de tout cela. Elle considéra les deux cents hommes, leur aversion et leur puissance. Elle leur déclara doucement :
— Le seigneur Ajrarn est ma raison de vivre.
C’était comme si elle avait projeté des flammes au milieu de leur assemblée.
Les soixante-dix hommes qui étaient venus du désert, se déplaçant bizarrement parmi les dunes et le long de leurs crêtes, étaient silencieux, à la différence des deux cents hommes à l’intérieur du temple central, ces deux cents individus bien habillés, huilés, peignés et décorés, qui lançaient alors des prières et des imprécations, qui tapaient des mains sur le sol, qui ne tardèrent pas à envoyer chercher des serviteurs, des gardes et des esclaves pour ligoter la démone humaine au milieu d’eux, l’attacher avec des cordes de soie, tout en redoutant la nuit et celui qui risquait de revenir la sauver.
Non, vraiment, les soixante-dix hommes du désert étaient différents de ceux-ci.
Car ils portaient d’humbles vêtements. Certains étaient propres et d’autre puaient, mais nul n’était huilé ou parfumé. Le plus bizarre résidait dans leur façon de marcher, hésitante tout en marquant leur détermination.
L’un s’arrêtait. Il faisait le tour de quelque chose. Un autre s’arrêtait. Il faisait un signe, puis s’agenouillait. Il embrassait un objet sur le sable. De quoi pouvait-il s’agir ? D’une pierre. Il avait marché dessus et il l’embrassait en lui murmurant :
— Ô Très-Haut, pardonne à mon vil talon qui t’a égratigné.
En tête de cette troupe irrégulière, marchait un chef âgé au pas encore plus sévère et excentrique, car il l’avait maîtrisé bien avant les adeptes de sa secte et il avait une conscience presque empathique des cailloux qui pouvaient se trouver devant lui et parvenait à les éviter pratiquement tous. Son visage arborait un air farouchement introspectif et aussi fier que celui d’un roi. C’était le vénérable philosophe qui avait débattu avec Ajrarn (incognito) de la nature des dieux, qui s’était par la suite convaincu que les dieux résidaient dans les pierres. Ceux qui trébuchaient et naviguaient prudemment derrière lui étaient ceux qu’il avait convertis.
— Et pourquoi vous rendez-vous à Bhelsheved ? leur avait-on demandé. Est-ce pour vénérer l’enfant surnaturelle et sa mère ?
— Il n’est d’autre dieu que la pierre, avaient entonné le philosophe et ses apôtres.
Ils se rendaient à Bhelsheved pour vérifier si l’enfant Surnaturelle était faite de pierre ou apparentée à celle-ci de quelque manière que ce fût. Si tel était le cas, alors elle était l’enfant des cieux. Sinon, ils la dénonceraient.
Durant leur sommeil, affalés sur la poudre et les débris de toutes ces pierres qui, au cours des siècles, étaient devenues le désert lui-même, l’heure avant l’aube les approcha, accompagnée d’un personnage vêtu d’un manteau prune qui s’était glissé près de leurs formes allongées. Ils se fussent sentis insultés s’ils avaient su que La Folie se sentait parfaitement à l’aise parmi eux.
Lorsque le vénérable vieillard philosophe qui les conduisait se réveilla, il trouva près de sa main une pierre tout à fait inhabituelle et d’une grande beauté. Elle était en quartz mauve et avait la forme d’un cube. S’il n’avait été obsédé par la pensée des dieux, il aurait pu deviner qu’il s’agissait d’un dé anormal.
— Voyez, indiqua le philosophe à ses acolytes qui se réveillaient, c’est un signe de nos maîtres célestes. Voici leur représentant, l’un de leurs messagers les plus admirables.
Et chacun de louer et d’adorer le dé de Chuz, que le philosophe plaça dans une bourse de cuir qu’il portait autour du cou... dans laquelle, bêtement, il avait jadis un souvenir en or. Tous portaient déjà une quantité d’éclats et de quartz.
Ce jour-là, aux environs de midi, la bande de fanatiques s’avança sur Bhelsheved et, dans les bosquets au pied des murs, ils rencontrèrent une jeune femme accroupie dans la poussière sous les arbres sans feuilles, qui, à leur arrivée, se leva et les plongea dans la détresse par son apparence hideuse.
Elle se tenait comme un énorme crapaud ailé, les jambes écartées, ainsi que les bras. Ses orteils et ses doigts, d’autre part, étaient crispés comme des griffes, et elle avait les yeux pincés comme si elle désirait ne rien voir du monde. Sa bouche était largement ouverte en un rictus terrifiant. Une vague senteur amère émanait de ses haillons et de sa chevelure hirsute.
Le philosophe s’arrêta, décontenancé. Sa foi et son étroitesse d’esprit furent ébranlées par cette apparition. Derrière lui, compatissant au moindre de ses caprices (car tout ce qu’il faisait était assurément inspiré et de nature théologique), les soixante-neuf apôtres firent également halte.
Chacun fixa la femme hideuse.
— Par la majesté protectrice des dieux qui se trouvent partout sur le sol autour de nous, déclara enfin le philosophe, pourquoi restes-tu sur notre route ?
Une voix jaillit alors de la gorge de la femme, si incongrue et désagréable que certains furent pris de panique. C’était une voix qui donnait l’impression que cette gorge était utilisée par quelqu’un d’autre qu’elle, un être qui la possédait... Ce cri fut rauque et n’exprimait strictement rien.
— Je suis venue démontrer comment les dieux punissent ceux qui adorent faussement. Contemplez l’état dans lequel je me trouve et prenez garde.
— En quoi cela nous concerne-t-il ? fit le philosophe, nous qui les adorons dans la foi absolument révélée ?
— Les dieux n’acceptent nulle dérobade, gronda l’abominable femme.
Le philosophe, qui désirait recouvrer son sens du commandement, s’avança et saisit la créature par le bras... qui était aussi raide qu’une planche.
— Les pierres sont les dieux.
Le visage dément lâcha une nouvelle série de sons.
— Cela est vrai, car les dieux peuvent tuer. Un dieu de cristal monté sur une épingle, passée à travers l’œil d’un homme, peut tuer. Un dieu de silex, placé dans une catapulte, que l’on fait tournoyer et que l’on lance, peut aussi tuer.
— Je ne puis me prêter à un discours aussi blasphématoire. L’on ne peut considérer les dieux de la sorte.
— Seuls les dieux véritables peuvent chasser le faux dieu. Que les dieux s’envolent. Projetez-les contre la catin de Bhelsheved.
— Je ne puis supporter ceci.
Il écarta violemment la femme de son chemin. Il fut plutôt écœuré de la voir basculer sur le sol et demeurer aussi immobile que si elle était morte, ses membres raides braqués dans les quatre directions. Elle ne semblait pas respirer davantage que tout le temps qu’elle avait parlé.
Les adeptes de la secte le suivirent rapidement et, en passant à côté du corps cadavérique, caressèrent les pierres qu’ils portaient sur eux en guise de talismans.
Ils ne tardèrent point à pénétrer dans la ville, donc dans le chaos. Car telle était devenue la ville. Le philosophe et sa secte s’enquirent donc de la cause de ce chaos.
Un bouleversement et une horreur immense balayaient la congrégation bigarrée de commerçants, réaction à la confession de Dunizel, car le contenu de celle-ci leur était rapidement parvenu. Indubitablement, mêlés au pressentiment général de désastre, régnaient des sentiments de culpabilité nerveuse vis-à-vis des crimes et des impiétés de chacun. De plus, l’ancienne interdiction leur était revenue à l’esprit. Ils n’auraient pas dû se risquer à envahir la ville à la mauvaise saison. Certains avaient déjà quitté les lieux en emportant avec eux la funeste nouvelle. L’épouse du dieu était une traînée qui avait engendré une bête sauvage aux yeux bleus et à la forme d’enfant de sexe féminin. Mais n’oubliez pas qu’elle était née avec des dents, des cheveux et des ongles ! Ah, lequel de leurs péchés avait provoqué un tel événement ? Comment le mal aurait-il pu autrement entrer à Bhelsheved ?
Les soldats qui avaient gardé l’élue étaient désormais ses geôliers. Ils la considéraient avec répugnance et surveillaient prudemment les cordes en soie tendues comme des fils de fer qui la faisaient saigner aux poignets et aux chevilles. Ces liens étaient-ils assez solides ? Pouvait-elle se libérer en usant de la magie souterraine ? Non, car le Démon ne pouvait s’aventurer à son côté que durant la nuit.
On l’avait fait sortir et le bout de ses liens avait été attaché à la sculpture qui ornait le pont occidental conduisant hors du temple doré. Ils n’étaient pas allés plus loin. Et ils n’avaient strictement rien fait à l’enfant, que Dunizel elle-même avait ôté de sur ses genoux pour la déposer calmement sur le trône à l’intérieur du temple. De cette place, l’enfant n’avait pas bougé et nul n’avait posé la main sur elle. Car comment pouvait-on détruire la progéniture du Démon ? Et la femme elle-même, comment la châtier ? Car s’il ne pouvait venir de jour à son secours, la nuit reviendrait et lui aussi.
Ils avaient déjà tenté de trouver quelqu’un qui la fouettât. Personne n’était prêt à accepter cette tâche. Que ce fût le noble de plus haute naissance ou le plus bas des vendeurs de fruits confits. L’enfant restait donc dans le temple ; Dunizel était attachée sur le pont, pavillon blanc et or dans la toile d’araignée. On en était donc arrivé là, tandis que la foule tournait et grondait dans les quatre larges avenues où les animaux avaient la permission de souiller la mosaïque et les robes à franges étaient palpées par mendiants et tire-laine.
Le soleil voilé avait dépassé le zénith et commençait, à peine distinct, à redescendre. Les beuglements de l’orage lointain se faisaient plus graves et teintaient l’air de reflets pourpres.
Certains s’étaient précipités dans les innombrables petits temples sans tenir compte de ceux à qui ils étaient dédiés, pour demander un présage ou simplement du secours. La plupart rôdaient autour du lac et fixaient le papillon prisonnier sur le pont. Leur allergie croissait en la regardant, tant elle paraissait fragile et lointaine. Ils interprétaient cette merveille comme étant une condamnation et, plus perversement, sa patience et son silence comme une arrogance moqueuse.
De temps à autre, un prêtre ou une prêtresse apparaissait, immobile, au beau milieu de la foule. On le touchait, le caressait, l’agrippait ou le malmenait pour qu’il intervînt. Comme toujours, ces êtres éthérés comprenaient à peine ce qui se passait. Lorsque tel était le cas, ils battaient en retraite. Mais la foule allait jusqu’à les poursuivre dans leurs cellules, en martelant les portes et meuglant :
— Sauvez-nous !
Certains avaient vu la devineresse Jaret, ou son fantôme, tout déformé, le visage convulsionné, et elle leur avait dit que c’était là sa punition pour avoir longtemps cru que le Démon était un dieu. Bien pire serait leur propre châtiment, lorsqu’il surviendrait, puisqu’ils avaient chéri cette erreur plus longtemps qu’elle et ne voulaient la renier. Ces paroles ne firent rien pour les réconforter ou les rasséréner et, comme pour toutes les nouvelles de ce genre, elles furent largement diffusées et crues.
Tel avait donc leur dilemme : se venger sur Dunizel entraînerait très probablement une réaction de son atroce amant. Ne point se venger provoquerait la réaction des cieux.
Assurément, pourtant, les dieux étaient plus puissants que l’être répugnant sorti des fosses ? Assurément, les dieux préserveraient leur peuple si Dunizel était occise ?
Mais nul ne pouvait décider de ce point crucial. Ils balançaient. Qui oserait prendre la responsabilité de l’une ou l’autre décision ? Nul d’entre eux. Ni le sage, ni le vendeur de fruits, ni le prince, ni la putain. Qu’un autre fasse le premier pas. Qu’il leur montre la voie. Qu’apparaisse un présage, ou qu’un berger sorte du troupeau pour en prendre la tête ou le pousser devant soi.
Dunizel ne bougeait pas, ailée comme un papillon grâce aux vêtements gemmés que faisaient doucement flotter les vents d’orage en même temps que sa chevelure rendue floue par le soleil pâlot qui descendit du zénith. Les prémices et les teintes pourpres de l’orage voletaient au-dessus de la ville comme des corbeaux. Ils savaient, et s’étaient assemblés ainsi que le font les corbeaux, que la mort était imminente.
Mais Dunizel, si calme, claire comme le verre, le savait-elle ?
Sa mère avait été graduellement traduite en flamme dorée par le contact de la comète. Dunizel, jadis appelée Flamme, puis Âme-de-Lune, semblait également transformée en feu, le feu pâle, bleu argenté des étoiles ou de l’aube royale. Sur le pont, elle parut se métamorphoser en pure lumière. Comme si, sachant qu’elle était proche de la mort, elle s’y préparait en fondant sa forme physique, permettant à son âme brûlante de la traverser.
Ajrarn ne pouvait la rejoindre, elle le savait. Pas tant que le soleil, tout blême qu’il fût, se trouverait dans le ciel. Et les protections qu’il lui avait remises devaient être plus faibles sous ce soleil. La haine humaine qui l’entourait ressemblait à un bruit lointain d’objets qui se cassent et qui ne cessait de se rapprocher. Oh oui, elle devinait bien qu’elle devait mourir. Et qu’avait-elle connu de la vie pour attendre ici dans un silence résigné ? Et qu’avait-elle connu de l’accomplissement de l’amour pour attendre ici sans pleurer ?
Le vieux philosophe, son dieu-dé d’améthyste accroché au cou dans sa bourse, ses apôtres lui frayant un passage en jouant des coudes, avait atteint le pied du pont occidental et foudroyait du regard la vierge qui y était ligotée.
— Est-ce elle ? se demandaient les acolytes.
— Oui, c’est la grande catin, la putain du monstre, répondirent des voix dans la foule, avec des frissonnements, des sanglots et des jurons.
— Elle ne me donne pas l’impression d’être une putain, mais plutôt une vierge, annonça le philosophe.
— Oh, marmonna quelqu’un tout près, elle est demeurée vierge, puisque l’enfant ne fut point engendrée de manière normale. Elle a été implantée par l’entrée voisine, emportée dans les entrailles et délogée par la suite à la façon des excréments.
À ces mots, le vieux philosophe, qui était venu vénérer des pierres, fut transpercé par une rage totale. Quelque chose dans la beauté de la jeune fille, que, du pied du pont et malgré ses yeux affaiblis, il distinguait nettement (de même que la lueur d’une étoile est visible de tous), lui fit éprouver de l’écœurement devant l’humeur de la foule. Ces fous qui foulaient les pierres au pied, qu’entendaient-ils de tout cela ? Le philosophe aurait voulu frapper l’homme, mais il n’était pas certain de le reconnaître. Il répondit donc, en partie pour pouvoir le repérer :
— Je suis convaincu que des signes de sa souillure devraient la marquer, or ce n’est point le cas. Même si elle a commis le péché par inadvertance, je la crois non coupable. Elle rayonne d’innocence.
— Elle est lumineuse comme le clair de lune, acquiesça une voix subtile près de l’oreille du philosophe (ce n’était pas la voix de celui qui venait de parler). Le philosophe se retourna et vit à son côté un jeune homme charmant, emmitouflé dans un manteau empourpré par le rougeoiement du couchant. L’œil du jeune homme (le philosophe ne distinguait que son profil droit) était humblement baissé. Le philosophe fut excité par cette apparente aristocratie naturelle et cette impression de beaux sentiments et de possibilités spirituelles.
— Penses-tu donc que cette fille ait fait ce qu’ils prétendent ? s’enquit le philosophe.
— Je le sais avec certitude.
— Tu révèles ainsi ton absence de jugement. Ma foi nouvelle m’a amené à conclure qu’il n’existe point de démons, sauf dans les légendes et les histoires que l’on raconte.
Un aboiement de rire, comme celui d’un renard, échappa au jeune homme. Comme pour étouffer celui-là, il porta une main gantée de blanc à ses lèvres en conservant le regard baissé.
— Je vois que tu examines la terre, dit le philosophe. Voilà qui est raisonnable. Les dieux se manifestent sur le sol. Mais, dis-moi, l’enfant de cette fille est-elle une pierre ? De marbre, disons, ou d’opale ? T’en es-tu suffisamment approché pour le savoir ?
Un œil se releva. Le philosophe sursauta, il ne sut trop pour quelle raison. Cet œil était-il bizarre... ou ordinaire ?
— Mon cher, dit Chuz, tu as subi le sort de mon non-frère, qui t’a rendu fou par un dépit infantile. Mais... tiens. Je crains que tu n’aies là quelque chose qui m’appartient, que je désirerais récupérer.
Surpris, le philosophe affirma :
— Je suis sûr que tu es dans l’erreur.
— Absolument pas. Ce matin, je suis passé près de votre campement dans le désert. Malheureusement, un objet qui m’appartient a glissé accidentellement hors de ma cape. Je pense que tu as ramassé cet objet et que tu l’as maintenant dans la bourse à ton cou.
Le philosophe toucha involontairement la bourse.
— J’ai là un messager des cieux que j’ai découvert près de moi lorsque je me suis réveillé.
— Exactement, fit Chuz, très affable. Un dé qui m’appartient et auquel je suis irrationnellement attaché. Voudrais-tu avoir l’amabilité de me le rendre.
Le philosophe révisa aussitôt son opinion primitive du jeune homme. Il n’était ni charmant ni spirituel. Il semblait aussi que le côté gauche de son visage était défiguré...
— Voudrais-tu dire que cet être supérieur qui réside dans la pierre violette n’est rien d’autre qu’un instrument de jeu ?
— Tu m’irrites. Donne-moi ce qui m’appartient ou je te frapperai, vieillard.
Sur ce, dans le vacarme de la foule, s’éleva une nouvelle poche de bruit. Car la secte du philosophe avait écouté la discussion de Chuz avec son maître et, maintenant que Chuz en était aux insultes et aux menaces, ces déments adorateurs de pierres se mirent à lui cracher dessus et lui tombèrent dessus à bras raccourcis. N’était-il pas déjà terrible d’apprendre le trouble de la cité sacrée sans voir en outre leur chef attaqué en ces lieux même ?
Chuz, en tant que cible de leurs coups et de leurs salives, s’avéra peu satisfaisant. On eût dit qu’il ne se trouvait pas là : un coup de pied atterrissait nulle part, sauf peut-être sur le tibia d’un autre apôtre, et un coup de poing visant la mâchoire atterrissait sur le tissu du manteau violet... perçant comme la piqûre d’une guêpe, car recouvert de tessons de verre. Un crâne d’âne apparut alors et se mit à braire au milieu d’eux et l’un d’entre eux eut presque la tête fracassée par une crécelle en laiton qui atterrit sur sa calotte. Trois ou quatre acolytes basculèrent dans le lac. Tout autour d’eux, le reste de la foule, n’ayant rien à voir avec cette bagarre, fut soudain très excité et énervé par celle-ci, sans trop savoir ce qui se passait et redoutant qu’il ne s’agît encore d’une évocation de dieux ou de démons.
Puis, tout d’un coup, l’insolent jeune homme, qu’ils n’avaient pu vaincre, tenta apparemment de s’enfuir. Et il y parvint ; son manteau piquant sembla tomber en morceaux et il en jaillit une myriade d’objets qui tourbillonnèrent et rebondirent parmi la foule, au grand affolement de celle-ci. La plupart de ces objets étaient inconnus, mais une certaine quantité rappelaient les accessoires nécessaires à l’astrologie et au calcul, bien que d’autres fissent véritablement penser à des insectes figés en pleine métamorphose... un scarabée en train de devenir poisson, par exemple. Ces derniers n’étaient guère agréables à regarder. Mais la grande majorité de tout cela était constituée de dés de toutes les couleurs, de tous les poids et dotés de marques variées.
— Qu’est-ce qui se passe ? se demanda la foule en hurlant.
Le philosophe et ses apôtres cherchaient Chuz, qui s’était évaporé. Profondément troublés, ils se mirent à crier à l’adresse de leurs dieux de pierre et les gens qui les entouraient entendirent leurs appels.
— Ils parlent de pierres.
— C’est donc des pierres qu’on nous a jetées ?
L’ultime déduction était inévitable. Aucun d’eux ne l’exprima, mais leurs têtes, leurs visages, leurs yeux se reportèrent sur le pont où la fille était toujours ligotée, impuissante.
Tandis que les objets sortis de la cape de Chuz continuaient de rouler et de décamper sur la mosaïque, l’idée fit son chemin. Il n’y avait pas eu bagarre, l’explosion d’objets avait été une série de coups perdus. Des gens jetaient des pierres sur la putain. On la lapidait.
Le berger. Le chef. Celui qui marchait en premier.
Ils tombèrent à genoux et raclèrent par terre. Ils trouvèrent des silex, des bouts de poteries, ainsi que les dés appartenant à Chuz, qu’ils fussent illusoires ou réels ; ils utilisèrent leurs couteaux et leurs ongles pour décoller des morceaux de mosaïque. Ils se redressèrent et lancèrent ces projectiles en direction du pont. Voyant qu’ils étaient trop loin, ils se précipitèrent plus près, se ruèrent sur les ponts au-dessus du lac et leurs mains battirent et s’ouvrirent comme des bouches. Cailloux et bouts de roches retombèrent dans les eaux. Des portions de tuiles et des fragments de bois heurtèrent les murs aux écailles d’or, les quatre façades du temple.
Les gardes de la jeune fille quittèrent le pont. Certains plongèrent dans le lac et nagèrent jusqu’au rivage.
La foule ne pouvait voir si ses offrandes touchaient leur but. Elle ne vacilla point, elle ne tomba point. Certains eurent l’impression que ses vêtements se déchiraient, d’autres virent des traces de sang, semblables à de délicates broderies écarlates, se dessiner sur sa gorge. Mais cela n’était pas suffisant. Ils voulaient lui faire mal, ils voulaient entendre ses cris, car ils risquaient eux-mêmes d’avoir à crier en conséquence de leur acte. Ils recommencèrent donc et lui jetèrent de nouveaux projectiles.
Le philosophe pleurait des cris de colère. Il dénonçait leur blasphème qui polluait ainsi les pierres. Profondément écœurés, certains de ses apôtres, hystériques et se rappelant les paroles de l’horrible créature féminine à la porte, jetaient leurs propres talismans sur la fille. Que les dieux s’envolent. Il pleura également devant ceci, ainsi que devant la mort de l’innocence.
Pourtant, n’était-elle pas indemne ou à peine égratignée ? (Une légère ecchymose bleuâtre sur l’épaule, un silex pris dans sa chevelure comme un bijou saumâtre.) Les protections que lui avait fournies Ajrarn devaient la préserver même en plein jour.
Et pourtant...
Rien n’attaque le diamant en dehors d’un autre diamant.
Ajrarn l’avait aidée, cette fille qu’il aimait, et peut-être que rien ne pouvait franchir ces sauvegardes. Lui seul, donc, aurait pu les supprimer. Ajrarn uniquement. Ou quelque chose qui était à Ajrarn. Qui faisait partie d’Ajrarn.
Les fragments, les silex et les cailloux se précipitaient à travers les airs et Dunizel ne bougeait pas au milieu de cette averse. Ses lèvres étaient closes ; elle ne pouvait lever les mains pour se couvrir les yeux ou le visage. De temps à autre, l’averse ralentissait brièvement lorsque les gens cherchaient d’autres débris à lui lancer et se disputaient pour les ramasser. Quant aux dés et aux jouets de Chuz qu’ils prenaient pour les lancer, ils étaient moins dangereux que tout le reste, puisqu’ils avaient tendance à se dissoudre dans les airs, à devenir des pétales, des résines, ou des flocons de neige noircie. Avec ces dés, une autre chose était sortie du manteau de Chuz, un objet sur lequel il était tombé et qu’il avait gardé sur lui, car il était rare. Et tout petit, ce souvenir, aux miroitements sombres et d’une solidité extrême. C’était la perle noire d’ichor Vazdru que Chuz avait prise dans les dunes, avec deux autres gouttes identiques alors cachées en un autre lieu. Chacune d’elles était du sang d’Ajrarn.
Ce n’était qu’une question de hasard et de temps pour que quelqu’un, en raclant frénétiquement le sol, prit ce projectile à l’importance primordiale avec une inconscience absolue, puisqu’il était minuscule et semblait tout à fait inefficace, et le lançât avec une poignée d’objets un peu plus lourds en direction de la sorcière démoniaque, de la brillance pâle qui ressemblait à une étoile.
Qui, sans le savoir, lui donna la mort ? Nul n’en a le souvenir. Et il ne conviendrait point qu’on s’en souvînt. Ce fut, finalement, comme un éclair ou la mer, un meurtrier sans clémence et sans conscience.
La goutte adamantine virevolta et s’envola. Elle la transperça juste sous le sein et alla se loger dans le cœur. Il y avait là une sorte de justice terrible. Elle s’écroula aussitôt, sans crier, sans que change son expression ni que s’ouvrent ses yeux. Ce fut très rapide, parfaitement achevé. L’on a dit qu’elle ne ressentit absolument aucune douleur à être ainsi transpercée par son sang, mais une douleur, comme un baiser ensorcelé et meurtrier. À moins que la douleur ne fût insupportable, comme s’il était venu l’occire en personne. Mais ce fut rapidement fait et soudainement terminé.
Elle gisait entre ses ailes de chevelure. Elle semblait simplement endormie. Rien de son sang ne s’était répandu de cette terrible et minuscule blessure. Mais les joyaux et les bijoux en argent qu’il lui avait donnés, qui l’avaient protégée de tout hormis de l’impossible, devinrent ternes, leur couleur, leur éclat s’éteignirent, puis ce ne furent plus que des papiers fragiles ou des feuilles mortes posés sur elle, ils se ratatinèrent et le vent capricieux les emporta.
L’ardeur de la foule retomba un peu de la même manière. Les cris, les mouvements de mains et de pierres.
Ils avaient trop peur, ils étaient trop abasourdis par ce qu’ils avaient accompli, pour se rapprocher et voir à quel point elle était encore belle, pour voir la disparition de cette merveille, comme une fleur arrachée avec sa racine.
Seul le soleil la regardait en plein visage en déclinant lentement et il rabattit les nuages d’orage au-dessus de sa tête. Même le soleil, semblait-il, ne pouvait supporter une telle destruction.